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Suicides dans les armées et la gendarmerie française - Un point de situation en 2014

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Suicides dans les armées et la gendarmerie française - Un point de situation en 2014

Message  Rédaction W le Lun 6 Oct 2014 - 7:32

Suicides dans les armées et la gendarmerie française - Un point de situation en 2014


Dans la durée, de 2006 à 2013, en comparant avec la population française à même structure par âge et par sexe, on observe une sous-mortalité par suicide dans les armées françaises, à l'exception de la gendarmerie nationale présentant en moyenne une surmortalité significative.  Semble par ailleurs se dessiner une tendance haussière, sur la période, pour l'ensemble des militaires. Pour autant les nouveaux dispositifs mis en place par la gendarmerie laisse espérer,  au vu des données  provisoires 2014 une poursuite de la baisse initiée récemment.
Cet article est proposé en parallèle de celui concernant les forces étatiques de sécurité intérieure (police-gendarmerie) et mobilise des sources différentes (dont celles du service de santé des armées avec d'autres périmètres de population concernant la gendarmerie nationale. Nous utilisons donc ici des données différentes pour la gendarmerie mais qui ont l'avantage d'être sur le même périmètre que celui retenu par le SSA pour les armées (les populations militaires), et ainsi de permettre la comparaison entre armées et gendarmerie.



Un sujet douloureux

Le sujet est douloureux et les institutions concernées, à travers des politiques de prise en compte des risques psycho-sociaux tendent à mieux traiter, entre autres, cette problématique.
Des associations et blogueurs (pour la gendarmerie comme, dans une moindre mesure, pour les armées) sont légitimement vigilants sur cette question pour identifier (et par ce biais prévenir la répétition) des causes professionnelles de suicide, qui peuvent révéler des problèmes structurels et/ou locaux qui doivent être rapidement pris en compte.

L'incompréhension, la douleur que suscite toujours ces actes autodestructeurs, même bien au-delà de l'entourage immédiat du militaire ayant mis fin à ces jours, amène aussi – et c'est bien compréhensible – beaucoup de questions, de doutes et parfois de mise en cause de dysfonctionnements institutionnels.
Parallèlement, la nature même du fait, qui touche forcément aussi à la vie personnelle et familiale d'une femme ou d'un homme, et donne lieu à enquête judiciaire, fait obstacle à toute mise sur la place publique (secret de l'enquête mais aussi protection de la vie privée) « d'explications » suffisamment détaillées, même si elles sont connues – ce qui est loin d'être toujours le cas.
A défaut, les formules génériques lapidaires « d'un suicide qui ne serait pas en rapport avec le cadre professionnel » laissent le plus souvent perplexes ou sceptiques.


L'utilité d'une réflexion distanciée et comparative

Il vous est  proposé ici une réflexion « à froid » notamment à partir des données épidémiologiques pour  mieux comprendre l'ampleur globale du phénomène. Parce que parler « chiffres », sans oublier de qui l'on parle, permet aussi de ne pas se laisser submerger par l'affectif.

Les populations de la gendarmerie et des armées sont, a priori, par construction, naturellement exposées, puisqu'elles sont très majoritairement masculines... alors que le taux de mortalité par suicide des femmes est, en France, presque trois fois moindre que celui des hommes.
L'impact de l'âge, variable également très significative en matière de suicide, marque quant à lui un différentiel conséquent entre une gendarmerie « d''âge mur » renforçant  également, par construction, la fréquence des suicides, alors que les autres armées, plus jeunes, sont moins concernées. En effet les taux de suicides enregistrent un pic très net, en France, dans la classe d'âge des 45-54 ans, tandis que la classe d'âge des 35-44 ans se situe déjà au dessus de la moyenne.

Par ailleurs, enfin, la mise à disposition quasi généralisée et permanente d'une arme à feu aggrave naturellement le risque de passage à l'acte pour la gendarmerie et, dans une mesure moindre parce que l'arme et les munitions n'y sont pas disponible « à domicile », pour les militaires des autres armées. Pour mémoire les armes à feu sont le deuxième moyen utilisé par les hommes, en France, pour mettre fin à leurs jours (après la pendaison).

Les données disponibles

En 2010 en France, le taux de mortalité global par suicide est de 16,2 pour 100.000 habitants (24,7 pour les hommes).
En 2012, les dernières données disponibles le situe à 15,8 pour 100.000 habitants (24,2 pour les hommes), avec 10 093 suicides (7 475 hommes et 2 618 femmes) soit un taux de suicide pour 100 000 de 15,8 (24,2 pour les hommes et 7,9 pour les femmes). Le taux de mortalité par suicide augmente avec l’âge. Son incidence pour 100 000 habitants est de 7,6 chez les 15-29 ans ; 19,3 pour les 30-49 ans ; 23,1 pour les 50-69 ans et 28,9 pour les 70 ans et plus.

Sur la base des données OMS, du Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDC) de l’Inserm et du Service de Santé des Armées, qui incorporent l'ensemble des personnels militaires en activité, quel que soit le périmètre ministériel, mais donc à l'exclusion de tous les autres agents.  Le taux de mortalité par suicide au sein de la GN et des armées s'établit ainsi, comparativement (le nombre des suicides dans les armées pour 2013 est ici une estimation non consolidée).


(rappel : les données « gendarmerie » couvrent ici un périmètre différent que dans notre article consacré au suicide au sein des institutions de sécurité intérieure. Ce périmètre différent est retenu ici pour permettre une comparaison fiable avec les données des autres armées).


Cependant, les armées (hors gendarmerie) ne sont pas égales devant le suicide. Ainsi, sur la dernière décennie, le taux de suicide est de 21/100 000 dans l'armée de terre, mais nettement plus réduit dans la marine et l'armée de l'air, à 14/100 000, la gendarmerie dépassant de son côté les 26/100 000 (suivant toujours le périmètre de calcul du SSA).

Apparaîtrait donc une forte surmortalité par suicide parmi les militaires, en tout cas pour la gendarmerie et l'armée de terre. Mais cette surmortalité est en partie trompeuse, parce que les forces armées et la gendarmerie comptent en proportion bien moins de femmes que la population française et aucun enfant... or les taux de suicide sont bien plus faibles chez les femmes, et extrêmement faibles chez les plus jeunes.
La question qui se pose est donc de savoir, si la surmortalité des gendarmes  et des militaires des autres armées est seulement liée au fait qu'ils sont plus souvent des hommes et dans la force de l'âge pour la gendarmerie...

Pour la gendarmerie, nous avons montré, dans l'article consacré aux suicides dans les institutions de l'Etat en charge de la sécurité, que même à structure démographique équivalente par âge et sexe à la population générale, il existait bien une surmortalité par suicide dans l'institution.


Or, La différence est suffisamment significative, même si l'on prend en compte les facteurs structurels des populations concernées (sexe et âge). Pour ce faire, de manière la plus pédagogique possible, nous avons calculé, sur la base des données 2010 :
Un taux de mortalité par suicide approché, pour une population française composée par sexe et âge comme la gendarmerie (suivant le périmètre retenu par le SSA) ce qui amènerait un taux d'environ 24 pour 100.000.
Un taux de mortalité par suicide approché, pour une population française composée par sexe et âge comme les armées ce qui amènerait un taux d'environ 17,5 pour 100.000.
Cette différence entre gendarmerie seule et ensemble des forces armées résulte des fortes divergences des pyramides des âges.



Sources des données primaires : SSA, bilans sociaux défense et gendarmerie, INSEE, Cepidc et OMS.  Le nombre des suicides dans les armées pour 2013 est ici une estimation non consolidée.

Une analyse de gendcité-gendmonde

On constate donc bien que le taux de mortalité par suicide des gendarmes  reste, le plus souvent nettement supérieur, à une population générale française même si elle était composée exactement suivant la même répartition en âge et sexe que les effectifs militaires de la gendarmerie De ce point de vue les conclusions tirées dans périmètre retenu par le SSA rejoignent celles concernant les effectifs globaux gendarmerie relevant du ministère de l'Intérieur.
Nous estimons ainsi que le taux de mortalité par suicide en gendarmerie est supérieur d'environ 15 % à celui de la population générale à structure démographique équivalente.

A l'inverse, dans les autres armées, le taux de suicide s'inscrit plutôt en sous-mortalité, de l'ordre de 5 %, par rapport à une moyenne française, avec une structure d'âge et de sexe équivalente.
Malgré la disponibilité d'armes à feu plus importante que dans la population, la population des armées semble donc bénéficier de facteurs de résistance spécifiques. On peut invoquer la solidarité induite par la fraternité d'armes, où encore comme le fait le SSA dans certaines études, par l' « effet du travailleur sain » (sic), caractéristiques de milieux professionnels soumis à des normes strictes en matière de santé et qui écarte donc les personnes présentant des inaptitudes physiques et/ou mentales.



Sur la période étudiée (2006-2013) semble se dessiner une aggravation de la situation, avec une augmentation tendancielle du taux de mortalité dans les deux populations strictement militaires. Pour autant, la gendarmerie a engagé ces toutes dernières années une politique très volontariste en mettant en place des structures et des procédures spécifiques. Nous manquons de recul suffisant dans le temps, mais au vu des données 2013 et des tendances 2014, on peut imaginer un effet très bénéfique.


Pour conclure

Pour conclure, reconnaissons donc l'existence bien réelle d'un risque suicidaire supplémentaire dans la gendarmerie. La simple disposition généralisée d'une arme à feu, inhérente au métier, participe évidemment à la relative facilité d'un passage à l'acte immédiat en cas de survenance d'une crise suicidaire. Mais, d'une certaine manière, au vu des événements dramatiques qu'ils constatent, des confrontations opérationnelles qu'ils gèrent, du stress inhérent à toute activité « réactive », sans compter celui qui peut être produit en interne, on peut aussi  supposer l'existence de facteurs de résistance chez ces professionnels. On notera peut-être que l'intégration propre à la vie en caserne dans la communauté gendarmique participe de ces mécanismes protecteurs.

S'agissant des autres forces armées, la disponibilité de l'armement apparaît largement compensée par des facteurs de résistance. Esprit de corps, fraternité d'arme, « effet du travailleur sain » sont autant de pistes sérieuses. Rappelons toutefois que d'importantes différences sont constatées entre l'armée de terre (la plus touchée) et les autres armées.
Si les situations professionnelles ne semblent pas peser massivement, rappelons,  au vu d'études américaines notamment, qu'il peut y avoir un long décalage dans le temps (en années et en décennies) entre l'exposition à des situations difficiles/extrêmes, lors de campagnes militaires, et la survenue de pensées morbides. D'où l'importance de suivre les populations des vétérans qui ont quitté le service actif et qui ne bénéficient plus dès lors des facteurs de résistance précédemment évoqués.

Au-delà, rappelons que la clef du succès dans la prévention des suicides est dans la vigilance :
- personnelle, pour déceler individuellement chez tel ou tel camarade, des signes de mal être qui s'accumulent, dont par exemple un isolement social et affectif, et créer / renforcer / recréer du lien avec lui ;
- institutionnelle, à travers la mis en place et le bon fonctionnement des politiques / structures de prévention et le suivi attentif et transparent d'indicateurs sur les suicides et les tentatives de suicides.
[/quote]




Nos comparaisons sur ce thème difficile pourront certainement à l'avenir bénéficier des travaux de L'Observatoire national du suicide créé fin 2013 :  





DECRET
Décret n° 2013-809 du 9 septembre 2013 portant création de l'Observatoire national du suicide

NOR: AFSE1322721D

Le Premier ministre,
Sur le rapport de la ministre des affaires sociales et de la santé,
Vu le décret n° 2006-672 du 8 juin 2006 relatif à la création, à la composition et au fonctionnement de commissions administratives à caractère consultatif ;
Vu le décret n° 2006-781 du 3 juillet 2006 fixant les conditions et les modalités de règlement des frais occasionnés par les déplacements temporaires des personnels civils de l'Etat,
Décrète :

Article 1
Il est créé, pour une durée de quatre ans, auprès du ministre chargé de la santé un Observatoire national du suicide, indépendant et pluridisciplinaire, dont les missions sont les suivantes :
― coordonner les différents producteurs de données et améliorer le suivi des suicides et tentatives de suicide ;
― développer la connaissance des facteurs de risque et des mécanismes conduisant aux suicides et aux tentatives de suicide, afin d'en améliorer la prévention ;
― promouvoir et valoriser les dispositifs de collecte, de suivi et d'alerte sur le suicide en participant à la diffusion des résultats et en facilitant l'accès aux bases de données ;
― évaluer l'effet des politiques publiques en matière de prévention du suicide et des tentatives de suicide ;
― produire des recommandations, notamment en matière de prévention.
...


Les sources et références


Note de la rédaction
Nous attirons l'attention de nos lecteurs sur le fait que nos articles ne sont pas des publications scientifiques, et qu'elles essaient – comme c'est le cas ici – de cerner des problématiques complexes en mobilisant des sources variées, des données parfois incomplètes, parfois différentes en fonction de leur origine, ne serait-ce que, dans le cas le plus simple, parce que les périmètres d'étude sont différents. Par exemple, diverses autres études produisent des chiffres différents pour la gendarmerie, considérant ici les effectifs militaires seulement, mais y compris les gendarmeries spécialisées qui sont hors périmètre du ministère de l'intérieur et ailleurs tous les effectifs gendarmerie du ministère.
Notre objectif, au fond, n'est pas dans la précision absolue des données – qui en toute hypothèse sont fausses dans une certaine mesure parce que tous les suicides ne sont pas comptabilisés comme tels  –  mais d'indiquer des tendances, des écarts, suffisamment significatifs pour interpeller les citoyens et les acteurs publics – y compris en vue d'améliorer la fiabilité, la standardisation et l'accessibilité des données.


Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDC) de l’Inserm
http://www.cepidc.inserm.fr/site4/

Institut national de recherche et de sécurité :
http://www.inrs.fr/accueil/risques/psychosociaux/suicide.html

Bilans sociaux du ministère de L'intérieur / police nationale / gendarmerie nationale

Rapports du Haut comité d'évaluation de la condition militaire (HCECM).

SSA, Ecole du Val de grâce - "Conduites auto-agressives dans les armées: tentatives de suicides et suicides. Résultats de la surveillance épidémiologique » (études 2001-2005 et 2002-2007), notamment.

SSA, « Médecine et armée », n°1, 2013 : dossier sur le suicide.

Suicide et activité professionnelle en France : premières exploitations de données disponibles, Institut de veille sanitaire, 2010

Prévention du suicide : l'état d'urgence mondial, Organisation mondiale de la santé, 2014



Si vous souhaitez commenter cet article, y réagir, débattre du sujet abordé, vous êtes invité à intervenir directement dans ce fil de discussion, pour nos contributeurs et auteurs, mais aussi à ce sujet dans notre espace « Débats d'idées » par ici :

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Rédaction W


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Re: Suicides dans les armées et la gendarmerie française - Un point de situation en 2014

Message  Actualité S le Lun 10 Nov 2014 - 12:04

Article remonté en "Une" de "gendcité-gendmonde", dans le cadre de l'émission de ce soir sur FRANCE INTER



FRANCE INTER – LE TELEPHONE SONNE par Hélène Jouan : l'émission du lundi 10 novembre 2014

Police nationale: des bleus à l'âme
http://www.franceinter.fr/emission-le-telephone-sonne-police-nationale-des-bleus-a-lame
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Actualité S

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